Cité Pierre et Marie Curie
Construction : 1962
5 allée Irène Joliot-Curie

L'habitat social constitue un élément majeur du patrimoine architectural ivryen. La cité Pierre et Marie Curie construite dans les années 1960 a modelé le quotidien de milliers de familles dont elle ambitionnait de révolutionner le quotidien.

 

Le logement après la Seconde Guerre mondiale

L’avènement des sociétés industrielles, l’évolution technique, l’immigration des populations dans les villes provoquent un problème social du logement en France. À Ivry-sur-Seine, 3000 maisons ont été endommagées ou détruites pendant la guerre. La majorité des sinistrés sont relogés dans des baraquements provisoires. La reconstruction est lente et l’afflux de nouveaux habitants candidats à l’installation à Ivry-sur-Seine ne cesse de s’amplifier. La crise est quantitative et qualitative : des logements sont insuffisants et insalubres, un Français sur deux n’a pas l’eau courante en 1948. C’est également une période où beaucoup de couches de la population souhaitent avoir accès aux logements individuels. Il faut désormais penser le rapport lieu d’habitation, lieu de travail, concevoir l’aménagement des logements selon les demandes des populations et en fonction des emplois. La question du logement est au cœur des priorités des Français.

À Ivry, de grands ensembles urbains sont construits telle la cité Marat achevée en 1950. La cité Maurice Thorez conçue par les architectes Henri et Robert Chevallier en 1953 devient le symbole de la « cité moderne » à Ivry-sur-Seine. Elle est composée de 350 appartements disposant d’un confort inédit : ascenseur, cuisine ouverte, hotte aspirante, vide-ordures, salle de bains, chauffage central notamment. La cité Gagarine construite en 1961 suit ce modèle. Ces constructions s’inscrivent dans la politique nationale symbolisée par le "plan Courant" de 1953. L’objectif est de bâtir 240 000 logements par an en favorisant les prêts à taux réduit, le soutien à l’innovation, l’adaptation des normes, la généralisation du « 1% logement » associant les entreprises à l’effort de construction. À la faveur de mesures incitatives, les premiers « grands ensembles » sortent de terre à Strasbourg (cité Rotterdam, 1951-1953) et Sarcelles (à partir de 1955).

La cité Pierre et Marie Curie

En 1953, la municipalité vote l’acquisition de 85 000 m² dans le triangle des rues Hoche, Pierre Curie et Jean Le Galleu pour la construction de nouveaux logements. Ces rues, équipées en eau, gaz, électricité et égouts, faciliteront les raccordements de la future cité, qui sera à proximité du métro et de deux groupes scolaires. La construction de la cité est déclarée d’utilité publique en 1955. La ville finalise les expropriations en 1958 et le permis de construire est délivré en 1961.

Le 22 mai 1960, le député Maurice Thorez pose la première pierre de la cité. Confiée à l’entreprise Dumont et Besson, la construction obéit à une logique industrielle. Pour la  livrer au plus vite, on recourt aux techniques nouvelles éprouvées depuis les années cinquante. La préfabrication réduit en grande partie le chantier à des opérations de montage : les panneaux, produits en usine, sont assemblés à l’aide de grues. Seul un débrayage des ouvriers, à l’appel de la CGT, interrompt momentanément les travaux en mars 1961.

Les appartements sont mis en location progressivement. Les bâtiments A-B-C-D, H-I et J-K sont livrés en 1961. L’année suivante, les escaliers E, G, O-P et Q-R reçoivent leurs premiers locataires. Les derniers appartements sont livrés après l’inauguration officielle de la cité par Maurice Thorez, le 1er mai 1963. La cité Pierre et Marie Curie est le 13e groupe réalisé par l’OPHLM d’Ivry-sur-Seine. À elle seule, elle totalise un tiers des logements construits depuis la création de l’Office en 1923. Elle comprend 1037 appartements, dont 628 ont été réservés pour l’Assistance publique, pour les entreprises au titre du « 1% logement », pour des expropriés d’Ivry et de Paris, ainsi que pour les rapatriés d’Afrique du Nord.

Les grands ensembles des années 50 à 70 suivent les préceptes de la « charte d’Athènes ». Rédigé dès 1933, ce manifeste architectural préconise des tours d’habitation à distance les unes des autres, pour ménager ensoleillement et espaces verts. À la cité Pierre et Marie Curie, l’occupation des sols n’excède pas 8%. C’est aussi un choix économique, qui réduit les dépenses de fondations sur ce terrain percé de carrières souterraines.

Pour concevoir les grands ensembles, les architectes travaillent sur des « plans-masses » indiquant l’implantation et la hauteur des constructions. À Ivry, les Chevallier ont créé une perspective monumentale dans la plus grande profondeur nord-sud de la parcelle. Délimitée par les bâtiments O-P et Q-R, elle concrétise l’attention portée à l’exposition du groupe et trahit sans doute la culture classique d’Henri Chevallier, ancien élève des Beaux-Arts. La perspective relie la rue Hoche à une place centrale, dominée par trois tours « tripodes » de 15 étages. Exposée plein sud, la barre L-M-N devait être, selon le plan initial, reliée d’équerre au bâtiment O-P.

Rompant avec cet ordonnancement nord-sud, les autres bâtiments de la cité sont disposés sur le pourtour de la parcelle et sont parallèles aux voies limitrophes. Les Chevallier signent donc un plan hybride, tantôt affranchi de la trame préexistante, tantôt conforme.

Des façades rythmées

Les façades des barres laissent apparaître le quadrillage des dalles et des murs de refend, dans lequel s’insèrent des panneaux et des châssis préfabriqués. Les architectes y ont introduit des variations de rythmes : l’alternance de baies vitrées et de loggias dessinent de grandes travées monumentales, les garde-corps des loggias sont tantôt en béton armé, tantôt en tube soudé. Originellement, les allèges étaient revêtues de petits carreaux de grès cérame de couleur marron. Tous les trois étages, ces allèges formaient une ligne continue et étaient revêtues d’un carrelage jaune, selon un dispositif déjà mis en œuvre par les architectes à la cité Maurice Thorez.

Variations de rythmes, revêtement, polychromie… Cette attention portée à la façade est caractéristique des premiers grands ensembles, les architectes cherchant à compenser la rupture d’échelle avec les immeubles d’avant-guerre.

Parties communes

Les halls et cages d’escaliers montrent des matériaux modestes, traités avec soin. Les sols sont revêtus de dalles de granito - revêtement de béton avec inclusion de morceaux de pierre colorée - durables et faciles d’entretien. L’éclairage naturel des cages d’escalier est caractéristique des premières barres HLM, peu profondes. Les rampes en tube soudé reposent sur deux montants courant sur toute la hauteur de l’immeuble. Ascenseur tous les deux étages, vide-ordures sur chaque palier : l’abaissement des coûts a rendu possible l’équipement des nouvelles HLM. Des séchoirs collectifs – aujourd’hui fermés - ont été créés sur les toits-terrasses des bâtiments.

Appartements

La cité comprend 1 047 logements allant du T2 au T5. Près de 50 % des appartements sont des trois-pièces. Les tours comptent six appartements par étage. Tous les séjours sont pourvus de balcons. Les pièces humides (cuisine, salle d’eau, WC) sont regroupées au centre des ailes pour rationaliser la pose des canalisations : c’est le « bloc-eau », hérité de l’entre-deux-guerres. Dans les barres, la plupart des appartements sont traversants, avec le séjour sur la façade ensoleillée.

La standardisation a permis de généraliser des équipements jusque-là réservés aux classes aisées : WC, salle d’eau équipée de lavabo et de bac à laver ou de baignoire-sabot, buanderie… Chaque pièce est équipée d’une prise électrique simple, et d’un point lumineux ou d’une prise commandée. Le chauffage au sol dispense les nouveaux locataires des corvées de charbon auxquels ils étaient le plus souvent habitués.

La cité Pierre et Marie Curie jusqu’à aujourd’hui

Rapidement, la cité est confrontée aux incivilités et à des problèmes de stationnement. Le développement de la délinquance, à partir des années soixante-dix, nécessite une adaptation des espaces collectifs. À partir de 1982, des délégués d’escaliers sont désignés. Pour en améliorer la gestion, les espaces extérieurs sont rétrocédés en 1995 à la Ville, qui a procédé à un nouvel adressage des bâtiments. Rénovées en 2000, les façades reçoivent de nouvelles couleurs. Les immeubles sont réhabilités entre 2002 et 2004.

 

La cité en chantier, 1962. - Jean Herrmann/Arch. mun. Ivry-sur-Seine.
Démolition d'un bidonville impasse Durand, la cité Pierre et Marie Curie en arrière-plan, années 1970. - Arch. mun. Ivry-sur-Seine.
Construction de la cité Pierre et Marie Curie : assemblage des éléments préfabriqués, 1962. - Arch. mun. Ivry-sur-Seine.
Le terrain sur lequel la cité Pierre et Marie Curie a été construit forme un triangle - A. Perceval. Arch. mun. Ivry-sur-Seine.
Vue des trois tours tripodes, vars 1970. - Arch. mun. Ivry-sur-Seine.
Différents aspacts de la cité, années 1970. - Arch. mun. Ivry-sur-Seine.
Thèmes
Quartiers
Mots-clés

Bibliographie

Frédéric Dufaux, Annie Fourcaut, Rémy Skoutelsky : Faire l'histoire des grands ensembles. Bibliographie 1950-1970, Lyon, ENS éditions, 2003.

Emmanuel Bellanger, Ivry banlieue rouge, XXe siècle, Créaphis éditions, 2017.

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